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28/09/2020

Alexis Lehmann : Européen dans les gênes et le coeur

Ancien vice-président de la Fondation entente franco-allemande, ancien cadre dirigeant.

 

Alexis Lehmann

 

Européen dans les gênes et le cœur

 

couver.PNGAlexis Lehmann est né à Mulhouse en 1939. Diplômé de l’ESC Dijon puis de l’Insead Paris, il aurait pu parcourir l’Europe et le monde au sein de grandes entreprises. Entre-temps cependant, il rencontre sa future épouse, fille d’un marin au long cours, et lui promet une vie sédentaire. Un serment qui l’ancrera de façon quasi-constante à la vallée du Rhin.

Son premier poste sera à la brasserie Kronenbourg, où il entre en 1965. Alexis Lehmann passe de la société familiale au groupe Danone sans boire une bière, ce qui ne l’empêche pas de développer la marque et de vanter son terroir aux six coins de la France et au-delà. Mais en 1978, le maire de Strasbourg, Pierre Pflimlin, met la dernière brique au projet de Place des Halles. Le nouveau centre commercial a besoin d’un manager : Alexis Lehmann passe du marketing à l’échelle européenne à la déclinaison locale d’un nouveau concept commercial. Il y excellera si bien que l’exploitant, qui vient d’acquérir le Forum des Halles à Paris, lui demande d’en assurer le développement. S’en suivent deux années d’aller-retour entre l’Alsace et la capitale.

Désireux de revenir à Strasbourg où est toujours basée sa famille, Alexis Lehmann accepte en 1981 la direction de La Strasbourgeoise, qui n’est encore qu’une petite mutuelle locale. Il en fait un acteur important du territoire, premier sponsor du Racing club de Strasbourg ou encore du festival Musica, et s’engage en parallèle dans la vie économique locale. Vice-président de la CCI, président de la Sem Strasbourg Développement, il travaille à l’attractivité de la place strasbourgeoise. Il termine sa carrière professionnelle comme directeur du pôle santé du groupe Azur-GMF.

Une retraite qui n’en est pas une. Au sein de l’association Strasbourg pour l’Europe, qu’il a rejointe dès sa création, dans les années 80, il lance l’idée d’un centre événementiel dédié à la culture européenne. Celui-ci ne verra le jour, de manière limitée, qu’en 2014. Au sein de la Fondation entente franco-allemande, il se lance par ailleurs dans une grande croisade, celle de donner une âme à la Région métropolitaine du Rhin supérieur, instance de coopération créée en 2010, mais qui peine à dépasser le stade administratif. Le projet Life Valley est né…

 

« Life Valley :

le nouveau paradigme du Rhin supérieur »

Ancien directeur d’entreprise, acteur reconnu de la coopération franco-allemande et défenseur des « Etats unis d’Europe » à Strasbourg, Alexis Lehmann milite depuis de nombreuses années pour la construction d’un territoire trinational basé sur l’économie de la santé. Son projet de « Life Valley » a dernièrement été repris par Frédéric Bierry, président du conseil départemental du Bas-Rhin, pour servir de vision politique à la future Collectivité européenne d’Alsace. Le Département du Bas-Rhin doit ainsi déposer l’appellation « Life Valley », première étape d’un « new deal » qui veut faire de l’amélioration de la qualité et de l’espérance de vie le moteur d’une croissance à long terme du bassin du Rhin supérieur. Le Mensuel a voulu en savoir plus sur ce combat à la fois économique, politique et philosophique, et sur son champion.

 

Interview réalisée avant le début de la crise du coronavirus.

Propos recueillis par Nathalie Stey

lehmann3.PNGLe Mensuel : Avant de vous engager dans la bataille pour cette "vallée de la vie », votre carrière professionnelle était déjà riche d’engagements. Pendant toutes ces années quel a été votre moteur ?

Alexis Lehmann : J’ai toujours été attaché à travailler pour les autres et notamment à me battre pour mes salariés. Cela m’a souvent amené à prôner des décisions en rupture par rapport aux stratégies de l’époque. A l’Insead par exemple, j’avais fait un stage dans une entreprise textile consistant à faire un tour d’Europe des nouveautés. J’avais ainsi pu voir le développement prometteur des fibres synthétiques, et j’avais incité l’entreprise à intégrer ces nouvelles matières. Le patron ne m’a pas cru et a maintenu l’entreprise dans le segment de la popeline classique. Quelques années après, ce tissu n’existait plus ! Même expérience à Kronenbourg, où j’avais incité le dirigeant familial à s’allier aux autres brasseries alsaciennes, ce à quoi il s’était refusé. Au final, la brasserie a été rachetée par Danone. J’en ai tiré une leçon, c’est qu’en économie, il est compliqué de rester petit. Dans la vie des affaires, il faut accepter de grandir. C’est la même chose pour le territoire : aucune des régions du Rhin supérieur ne peut faire face toute seule aux transitions environnementale, énergétique et sociale actuelles. C’est toujours l’union qui fait la force. Un arbre, pour pousser, doit écarter sa base. Cela n’a rien à voir avec une altération de l’identité, mais les leviers de la survie sont nécessairement solidaires.

Lorsque vous étiez à la tête de la mutuelle La Strasbourgeoise, la société subventionnait à la fois un club de football populaire et un festival de musique plutôt élitiste. Pourquoi un tel éclectisme dans votre mécénat ?

A.L. : Je suis un ancien international de handball et violoniste à mes heures, ce qui peut en partie expliquer mes choix. Mais plutôt que de parler de mécénat, je dirais que je suis surtout intéressé par mon territoire. J’ai toujours pensé qu’on vit dans mais surtout de sa région. Une région prospère rend ses entreprises prospères. Ainsi, dans le mécénat, il y a bien sûr une part émotionnelle mais aussi une part d’intérêt, et il faut que les deux soient satisfaits.

Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est la « Life Valley » ?

A.L. : il y a 2 000 ans déjà, le Rhin supérieur était la vallée du mieux et du bien vivre, et elle l’est restée au fil des siècles, grâce à la richesse de sa faune, de sa flore et de ses capacités intellectuelles. Aujourd’hui encore, le premier employeur du bassin du Rhin supérieur est l’industrie de la santé au sens large. Une activité qui va grandir durant les prochaines décennies, du fait des progrès technologiques et du vieillissement de la population. En France comme en Allemagne ou en Suisse, les dépenses de santé avoisinent déjà les dépenses alimentaires ! Or dans notre région trinationale, l’industrie des sciences de la vie est en pleine effervescence, de la biologie moléculaire et cellulaire l’immunologie en passant par les neurosciences, l’imagerie médicale avancée et la chirurgie robotisée. Près de 1 000 entreprises travaillent autour de ces thématiques. Elles vont des startup aux grands laboratoires, des Ephad aux hôpitaux de pointe, des centres de recherche publics et privés aux instituts de bio-technologies, et s’activent dans cette vallée qui connaît la plus grande concentration d’industries pharmaceutiques au monde.

Mais cette richesse est paradoxalement largement méconnue des habitants. Il me semblait ainsi important de changer l’appellation purement géographique de Rhin supérieur en « Life Valley », à l’image de la Silicon Valley en Californie, vecteur d’attractivité pour tout un territoire. Plus qu’un changement de nom, il s’agit d’un changement de paradigme : notre territoire peut porter un nouveau projet économique qui ne se limite pas au secteur médical, mais à tout ce qui touche à la santé et au respect du consommateur. Ce qui va provoquer le vrai boom économique et attirer dans le Rhin supérieur hommes, entreprises et capitaux, c’est la volonté, pour tous les acteurs de l’économie, d’introduire le respect de l’humain et du vivant dans la chaîne de valeur de leurs productions et d’opter pour une approche plus réaliste des cycles de vie des produits et des entreprises. Cette démarche, j’en suis persuadé, sera à l’origine des inventions et des grandes innovations de demain. Elles entraîneront un essor économique considérable, dont chaque citoyen sera acteur.

C’est une démarche que vous avez engagée il y a plusieurs années déjà. Qu’est-ce qui a permis son retour en grâce ?

A.L. : Mon combat pour ce concept de Life Valley a démarré en 2010, avec la création de la Région métropolitaine trinationale du Rhin supérieur (RMT). Cet instrument de coopération transfrontalière avait pour ambition de faire du Rhin supérieur une grande région des biosciences, en s’appuyant sur quatre piliers : scientifique, économique, universitaire et sociétal. Mais la société civile justement, n’a jamais intégré le projet : aujourd’hui par exemple, personne ne connaît l’existence de la RMT. Pourtant seule une prise de conscience des citoyens permet de faire évoluer la société.

La première étape aura été d’élaborer un logo et une appellation symbolisant cette région métropolitaine, pour créer un sentiment d’appartenance et effacer les frontières. La Fondation entente franco-allemande a ainsi lancé un concours auprès des écoles de design du Rhin supérieur. Le projet retenu était une silhouette de rhinocéros aux couleurs du grès des Vosges. Il symbolisait une région du Rhin supérieur sans frontières (des rhinocéros ont vécu dans la vallée du Rhin il y a 120 000 ans) ; la puissance aussi. L’initiative n’a cependant été reprise par aucune personnalité politique.

Plus d’une fois, il est vrai, j’aurais pu abandonner. Mais l’idée de Life Valley a une vraie crédibilité scientifique. Avec l’adhésion de Frédéric Bierry, elle acquiert désormais une crédibilité politique et sociale. Reste l’engagement de la société civile, qui est le plus difficile à obtenir.

Qu’est-ce qui vous a motivé à vous lancer dans cette bataille ?

A.L. : Lorsque je travaillais à La Strasbourgeoise, je passais tous les jours devant le cimetière militaire de Cronenbourg et je me disais que tous ces jeunes enterrés là méritaient mieux que cela. Il fallait faire quelque chose en reconnaissance de tous ces morts, faire refleurir notre terre, et donc trouver un axe de développement pour cette Région métropolitaine du Rhin supérieur. J’ai moi-même vécu la Seconde Guerre mondiale, les sirènes annonçant les bombardements, la panique du petit garçon que j’étais, la prostration des membres de ma famille sous le sifflement des bombes. Aucun enfant ne devrait avoir à vivre ça. Plus tard, l’idée de l’Europe de la fraternité, l’idée que l’on puisse s’entendre au-delà de nos différences a porté ma génération jusqu’à la fin des Trente Glorieuses. On pouvait à nouveau espérer dans un futur. J’en ai gardé la leçon que le bonheur des gens est le résultat d’une foi en l’avenir et que c’est l’essor économique d’un pays qui fait que ses habitants voient les choses de façon positive. Le projet de Life Valley vise à redonner foi en l’avenir aux nouvelles générations.

Et pour cela, un changement de nom suffit ?

A.L. : Non, bien sûr. Le lancement du concept de “Life Valley” mérite un engagement fort et solidaire des autorités politiques des trois pays. Le hasard des choses fait que nous avons aujourd'hui un alignement de planètes exceptionnel, avec cinq prix Nobel (*) en activité, simultanément ! Cela n’existe nulle part ailleurs dans le monde ! L’autre opportunité du moment, c’est la création de la Collectivité européenne d’Alsace. Cette dernière n’avait pas jusqu’ici de vision politique pour la porter : elle n’avait en quelque sorte, rien à raconter. Le projet « Life Valley » peut lui servir de véhicule à condition de ne pas oublier la dimension transfrontalière. Aujourd'hui, ils sont 100 000 Alsaciens à franchir chaque jour le Rhin pour aller travailler de l’autre côté de la frontière. La richesse de l’Alsace se trouve indéniablement dans sa capacité à développer des relations avec ses voisins. Sans cela, elle serait un des territoires les plus pauvres de France. N’oublions pas qu’en termes économiques, la région trinationale du Rhin supérieur a trois fois plus de poids que le Grand Est.

Le réseau Alsace Biovalley a lui aussi tenté, par le passé, de fédérer le secteur des sciences du vivant autour du bassin du Rhin supérieur, avant de se recentrer dernièrement sur le Grand Est. Pensez-vous qu’il soit possible d’intéresser nos voisins allemands et surtout suisses au concept de Life Valley ?

A.L. : Alsace Biovalley n’est pas un projet de territoire mais un pôle de compétitivité, ce n’est pas exactement la même chose. Life Valley est une marque de marketing territorial, l’appellation a d’ailleurs été déposée. Le caractère transfrontalier d’Alsace Biovalley a explosé pour des questions d’argent, chaque pays n’étant pas prêt à financer les structures de R&D de ses voisins. Dans le cas de la Région métropolitaine Life Valley, ce problème n’existe pas puisque les fonds viendront de l’Europe, ce qui permettra d’essaimer les moyens financiers des trois côtés. Quant à convaincre nos voisins, j’estime que c’est jouable. J’ai notamment le soutien de deux personnalités politiques allemandes qui défendent aujourd'hui le projet de Life Valley à Berlin.

 

(*) Jean-Pierre Sauvage, prix Nobel de chimie 2016 ; Martin Karplus, prix Nobel de chimie 2013 ; Jules Hoffmann, prix Nobel de médecine 2013 ; Richard Schrock, prix Nobel de chimie en 2005 et Jean-Marie Lehn, prix Nobel de chimie 1987.

 

Article paru en avril 2020 dans Le Mensuel Grand Est n°15

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